Pourquoi, un jour, prend-on le large? (...) On part, un jour, parce que l'on veut croire qu'un regard peut triompher des bornes de la pensée. Ou parce qu'un goéland, là-bas, aura crié trop fort. Ou bien, tout simplement, parce qu'on s'ennuie.
Michel le Bris
(comique Breton)


 

 
 
 
RECIT DU NAUFRAGE
Samedi 8 août 2015
Je suis le roi du monde, nous sommes partis mon bateau et moi, depuis une semaine de la Corogne en Espagne, nous venons d’essuyer un bon coup de tabac avec plus de 35nds de vents, le bateau s’est super bien comporté, nous ne sommes plus qu’à 450 miles de Madère vers où nous filons bon train, capot grand ouvert, le régulateur d’allure barrant parfaitement, mieux que tous les matelots du monde réunis, j’ai la musique en accompagnement, je savoure mon voyage à pleins poumons.
Le roi du monde ? TU PARLES !
La nuit vient juste de tomber, je fais un tour d’horizon pour vérifier qu’il n y a pas d’autres bateaux dans le coin, je mets l’alarme du réveil pour dans 45 mn, je m’installe bien confortablement sur les coussins et je ferme les yeux.
Tout à coup un bruit violent, je reçois comme un seau d’eau sur la tronche, "que passa ?" puis je suis catapulté dans la cabine sous un déluge de flotte et d’objets divers "pas bon ça !" en quelques secondes le bateau se remplit d’eau, mon gilet de sauvetage se déclenche et me propulse vers le haut avec une telle violence que je m’écrase le crâne contre le nouveau plafond qui était, il y a quelques instants, le plancher.
Une poche d’air s’est formée à l’intérieur où il y fait bien plus noir que dans un four, ca bouillonne de partout.
Je me dis qu’il faut faire quelque chose de toute urgence (ah bon !), une petite voix me dit de rester calme, mais je suis calme, un peu endormi et bien mouillé, certes, mais calme.
Je n’arrive plus du tout à me repérer dans le bateau qui n’est quand même pas si grand que ça.
La lampe torche ! Oui c’est çà, la lampe torche, c’est ce qu’il me faut en premier, elle est fixée au montant de la cuisine, je retrouve le montant mais il n y a plus de lampe accrochée dessus, "ça craint du boudin".
Une petite lueur passe devant moi, c’est la tablette enfermée dans un sac plastique zippable rempli d’air et qui crachouille de la musique : il y a un type á la voix aiguë qui braille qu’il ne veut pas que sa maitresse lui coupe les tresses, je vais avoir cette chanson là dans la tête pendant toutes les heures qui vont suivre.
Je me rappelle que j’ai une deuxième lampe accrochée pas loin, c’est une lampe bon marché a 5 euros mais bon, je trouve la lampe et la lumière fut.
Avec la lumière, c’est encore plus cauchemardesque, l’eau verte, les avirons et des centaines d’objets, qui étaient sensés rester à leur place, se balancent et s’entrechoquent dans un bruit d’enfer.
Premièrement, récupérer le sac avec la balise de détresse ; moi qui suis gravement dyslexique, il m’est en temps normal impossible de reconnaître ma droite de ma gauche, ça me demande un grand effort, 
d’autant plus qu’il faut maintenant inverser toutes les informations, vu que la droite est devenue la gauche et vice-versa, je me concentre en fermant les yeux un bon moment, j’arrive mentalement à le localiser, je tends le bras vers lui, mais il est trop loin, il faut mettre la tête sous l’eau pour l’attraper, mais je ne peux pas y arriver avec mon gilet, je l’enlève et il vient s’ajouter au bordel flottant existant, je plonge, ca y est je l’ai.
C’est un sac à dos étanche avec la balise fixée devant par un système de lacets, merde, comment marche déjà ce truc, la lampe dans la bouche j’essaie de lire les instructions, mais je vois que dalle, je touche plein de boutons et elle se met à clignoter, je ne sais pas si elle émet, on verra ça plus tard, je mets le sac sur mon dos.
Je commence à retrouver ce qu’il me reste d’esprit.
Maintenant mettre en marche la procédure maintes fois répétée mentalement.
Premièrement, évacuer le radeau de survie, je tranche les sangles qui le maintiennent avec mon couteau suisse, qui ne me quitte jamais, je ne sais pas pourquoi mais je pensais que, vu le poids du radeau, Archimède exercerait une pression neutre sur lui et qu’il serait facile à faire couler, pas du tout, Archimède exerce sur lui une pression positive incroyable, impossible de lui faire prendre la direction de la sortie vers le bas, ce con s’obstine à rester collé au plafond! j’arrive finalement en l’entourant avec mes jambes et en le poussant avec tout le reste du corps, à plonger avec lui et lui faire passer le capot, il doit maintenant flotter contre le plancher du cockpit, je dévide la sangle de percussion, elle fait des kilomètres celle-là ou quoi ?
Je tir des coups secs sur la sangle pour déclencher le radeau et voir si, par hasard, le choc pourrait remettre le bateau à l’endroit, mais rien, ça ne percute pas, tant pis, on verra ça plus tard aussi, j’amarre la sangle à ma taille.
J’ai les jambes qui flageolent, sûrement dû à l’effort physique, mais aussi au froid et à l’adrénaline.
Je passe à l’étape suivante, passer le grand sac étanche contenant tout le matériel de survie et des vivres pour plusieurs jours, je l’amarre à la ligne de vie de mon gilet et lui fais passer le même chemin que mon radeau, ensuite le petit bidon contenant les fusées, qui seront sûrement plus utiles dehors que dedans.
Je pense que c’est le moment de plonger et d’évacuer, mais, avant tout, de réfléchir, il ne s’agit pas d’oublier quelque chose : je suis en short et en tee-shirt, si je sors dehors maintenant, je vais me les cailler grave pendant les heures qui vont venir ; le bidon contenant mes vêtements me cogne dans le dos depuis un moment, je l’ouvre, extrais un pantalon et un pull, et fais couler le bidon, en voilà un qui ne va plus m’emmerder, j’enfile mes nouveaux vêtements, une chaussure passe juste dessous mon nez, je l’enfile aussi, j aurais au moins un pied au chaud.
Ma lampe commence à donner des signes de fatigue, c’est sûr, c’est le moment d’évacuer.
Je reprends le mou de la sangle du radeau pour qu’elle ne se coince pas quelque part sur le chemin de la sortie, j’ouvre le couteau suisse prêt à couper n’importe quel cordage me barrant le passage, prends une bonne inspiration, mets la lampe dans la bouche et glouglouglou, c’est parti mon kiki. Le type chante toujours dans ma tête son histoire de maitresse et de tresses, putain, il s’est vraiment pas cassé le cul pour les paroles celui la!
Je nage vers l’extérieur, suivi par le bidon à fusées.
Ça y est je suis enfin dehors, accroché à l’un des safrans, je tire sur le bidon, mais il est coincé quelque part, il ne doit pas être très loin, je peux le récupérer facilement, je l’amarre autour du safran.et j’entreprends d’escalader la coque, c’est une vraie patinoire et des vagues nous balaient sans arrêt ; j’arrive quand même au sommet, je me cale entre la quille et une des dérives, où j’enroule ma sangle, pffiou quelle galère!
J’éclaire autour de moi, le mat flotte autour en frappant la coque en permanence, comment se fait-il qu’il ne soit plus planté dans le bateau celui la? Je vois aussi flotter le capot de l’écoutille avant, je suis stupéfait et je n’arrive pas à comprendre comment il a été arraché.
Je vois aussi la voile et la vergue, Tilt, la voile, il faut la récupérer pour me protéger des embruns, et la vergue aussi, plantée dans un des puits de dérive je serais plus visible si je croise un bateau dans les prochains jours.
Je m’apprête à plonger à nouveau, quant j’aperçois, pas très loin, les feux d’un cargo, "oh ! le bol" ; pas un instant je pense qu’il peut être là pour moi, dommage qu’il ne puisse pas me voir...
Je me rappelle, tout à coup, que j ai une VHF et une lampe flash dans mon sac à dos, je sors tout ça, merde ! le sac est rempli d’eau, ce n’est pas si étanche que ça, pas grave, la VHF est dans un sac zippable, malheureusement il est plein d’eau aussi, la VHF baigne dans son jus et évidemment ne s’allume pas, je retire la lampe flash, l’allume et l’agite vers le cargo, il y a peu de chance que ça marche avec toutes ces vagues, même moi je ne le vois que par intermittence,
Incroyable, il ya un deuxième cargo dans le coin.
J’agite ma lampe au rythme de "maitresse, ô ma maitresse", quelle chanson débile quand  même ; le premier cargo s’éloigne, je dois être sur une route maritime, j ai vraiment le cul bordé de nouilles.
Pas possible, je vois les feux vert et rouge du deuxième cargo en même temps, ce qui veut dire qu’il vient droit sur moi, il balaie la mer avec ses projecteurs, je me souviens tout à coup de la balise, elle a bien été enclenchée, je n’arrive pas à croire qu’un si grand bateau se déplace rien que pour moi, ça me met mal à l’aise, mais j’agite quant même ma lampe de plus belle en changeant de plus en plus souvent de bras car je commence sacrément à avoir mal aux épaules.
Tout à coup une vague géante vient me percuter et m’envoie valdinguer à plusieurs mètres du bateau, quelle claque bon dieu, je suis tout sonné, heureusement que je suis attaché, je remonte vite fait sur la coque, mais j’ai perdu la lampe torche et mon couteau suisse, je n’ai plus que la lampe flash que j’avais fixée au poignet. Lorsque je suis à nouveau sur la coque, le cargo n‘est plus qu’à une centaine de mètres de moi, un projecteur est sur moi et m’aveugle, j’agite ma lampe comme pour lui dire que, moi aussi, je l’ai bien vu ! Je me demande des fois si je ne suis pas un peu con quand même. J’aperçois trois bonshommes en combinaison et en casque orange qui sortent sur le passavant inférieur, comment ils doivent me maudire ceux-là, les faire sortir par un temps pareil alors qu’ils devraient être au chaud dans leurs bannettes.
50m,  le cargo s’approche de plus en plus en montant et descendant sur plusieurs mètres, c’est super impressionnant, je distingue tout un tas de containers sur le pont et plein de voitures accrochées sur les containers.
Il faut que je me concentre, ça va être chaud cette histoire et je vais finir écrasé contre sa coque si je ne me sors pas les doigts du cul.
Je me détache la sangle de la taille, mais garde la boucle au poignet, je n’ai aucune idée de la façon comment il compte me récupérer, donc il faut essayer de ne pas faire des choses idiotes.
L’un des hommes orange jette une bouée clignotante dans l’eau, s’il croit, que je vais sauter dans l’eau maintenant avec toutes ces vagues qui se fracassent sur cette muraille métallique il se fout le doit dans l œil
Mon bateau va bientôt toucher la coque du cargo, au sommet d’une vague, je vois un dalot avec une barre métallique soudée en travers, c’est le moment, je largue ma sangle et saute sur cette barre et m y accroche comme si ma vie en dépendait, ce qui n est pas loin d être le cas. je la serre tellement fortement que je me dis qu’il n’est pas né le gars qui pourra m’arracher de là.
Un gaillard, juste au dessus de moi, me dit de lui donner ma main, il est marrant lui, je ne lâcherais jamais cette putain de barre sans avoir un troisième point d’appui sûr, je lâche une main : je suis mort !
Je lève instinctivement les jambes car j’ai peur que mon bateau, pour se venger de l’avoir lâchement abandonné  vienne me les écrabouiller
Pas du tout, bien au contraire, ce brave petit bateau me donne un dernier coup de main, je sens quelque chose sous mes pieds, c’est lui, je m’appuie dessus et, avec l’aide d’une vague, il me hisse d’au moins un mètre, je lâche une main et m’accroche au haut du bastingage, une solide paire de mains m’accroche le bras, je mets le pied dans le dalot, une autre paire de bras me saisit la deuxième jambe, et hop je suis à l’abri par dessus le bastingage.
Je tenterais bien un "salut les gars" désinvolte, mais je crois que ça ne doit pas être poli après les avoir obligés à sortir par ce temps.
Ils me sourient tous les trois de toutes leurs dents, probablement autant que je dois leur sourire en ce moment  et me font signe de les suivre, le cargo tangue presque plus que mon petit bateau plein d’eau, je n’ai pas le courage de regarder en arrière, il doit déjà être hors de vue dans l’obscurité. Le cargo a repris sa route.
Je suis mes sauveurs en boitillant et en faisant gaffe de ne pas me prendre les orteils dans tous les trucs qui dépassent  habituellement sur les ponts d un cargo, car je n’ai qu’une seule chaussure, ce serait con de se fracturer un orteil après tout ce cinéma ; toutes les dix secondes mes amis orange se retournent et me font des signes du pouce pour me demander si ça va, je hoche la tête bêtement en souriant comme un benêt que je suis. 
Le type avec sa voix de gonzesse et avec ses tresses vient de s’arrêter de chanter.
Le bateau sent presque bon la graisse et le gasoil ! 
Après plein d’escaliers et de coursives surchauffés sous des neons blaffards, on arrive dans une cabine où l’on me propose de prendre une douche chaude, je pense, en moi-même, que j’ai pris assez de douches pour aujourd’hui, mais je n’ose pas refuser, finalement j’avais tort, ça me fait un bien fou, on m’apporte des vêtements secs, le commandant vient me voir, pour me demander mon identité et mes papiers pour clore la procédure de sauvetage.
On m’emmène dans le carré des équipages où l’on me gave d’excellents hamburgers, ca fait du bien, je ne réalise pas encore que mon voyage vient de prendre fin, je pense que je vais avoir un contre coup dans quelques jours mais pour le moment, je suis encore un peu dans les vapes, comme shooté à l’adrénaline, je suis même encore heureux, comme quelques heures auparavant quand mon cher Skrowl partait en surf sur les vagues.
J’espère que le retour sur terre ne sera pas trop violent, mais j’ai déjà en tête les prémices des plans de mon futur bateau...





Pour ceux que ça intéressent la construction du bateau.



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